Une révolution agricole au Québec ?

Catherine Maertens, Responsable de dossier

La ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec pose les prémisses à rien de moins qu’une révolution agricole dans le cadre de son projet de loi sur l’autosuffisance alimentaire. Certain.e.s crieront au scandale, associant les mesures protectionnistes que le projet de loi implique à la montée récente du nationalisme. D’autres y verront la tangente contemporaine, empreinte d’une conscience sociale et environnementale, du fameux « maîtres chez nous ». Difficile de prévoir l’accueil que réservera la 68e législature du Parlement jeunesse du Québec à cette proposition tout au moins téméraire de la ministre Mankour.

Composant un maillon de la chaîne agroalimentaire mondiale, le Québec est inévitablement complice de ses dérives. La perte de la biodiversité causée par la monoculture et à la déforestation, la pauvreté nutritionnelle des aliments consommés, la violation systématique des droits humains, l’inégalité croissante entre les pays du Nord et du Sud et le coût environnemental insensé du transport des denrées ne sont que le reflet superficiel du portrait sombre, mais tangible du système alimentaire que l’on supporte. Le projet de loi sur l’autosuffisance alimentaire vise non seulement à dissocier le Québec de ce système insoutenable et de sa logique marchande, mais propose une alternative durable et écoresponsable qui assurera la viabilité de l’environnement et la sécurité alimentaire des Québécois et des Québécoises.

Pour atteindre ces objectifs louables, mais néanmoins ambitieux, la ministre Mankour propose à la députation de cesser progressivement les importations et les exportations de denrées alimentaires, jusqu’à l’interdiction totale. En se distançant du commerce agroalimentaire mondial par le biais de barrières tarifaires dissuasives, le Québec parviendrait à miser sur des circuits alimentaires courts qui ne porteraient pas atteinte à la justice sociale et environnementale, principes préconisés par le projet de loi.

La ministre propose, d’une part, de créer l’Office national de la souveraineté alimentaire, qui verrait à la mise en oeuvre du cadre économique permettant d’atteindre l’autosuffisance. Cette instance centrale favoriserait la recherche scientifique et l’innovation technologique dans le domaine agroalimentaire. On lui attribuerait le pouvoir de racheter les terres appartenant à des investisseur.e.s étranger.ère.s, afin de les redistribuer aux particuliers et aux entreprises québécoises. La ministre Mankour affirme que les besoins nutritionnels de la population peuvent être comblés grâce à l’exploitation ingénieuse des terres arables, à l’aide des techniques de permaculture, notamment, et grâce à la multiplication drastique du nombre de serres publiques et de jardins communautaires.

D’autre part, les Directions régionales de la souveraineté alimentaire seront inaugurées dans chaque région administrative du Québec où elles outilleront les acteurs et les actrices de la société civile à l’aide de subventions et de ressources matérielles et informatives, et ce, afin de consolider les circuits alimentaires locaux. Ces organisations régionales veilleront également à l’ouverture de marchés publics au sein de quartiers défavorisés où l’offre nutritive est pauvre, voire inexistante.

Malgré ses ambitions honorables, il ne va pas sans dire que le projet de loi comporte des risques économiques et diplomatiques considérables. Les concessions gastronomiques ne seront pas les seules conséquences qui découleront de la souveraineté alimentaire. Le dynamisme économique du Québec est en jeu : rompre unilatéralement les accords commerciaux pourtant régis par le droit international mettrait en péril la place du Québec sur la scène internationale. Sans parler des milliers d’emplois et des revenus gargantuesques dont le Québec se priverait en interdisant l’exportation. Grave serait d’omettre la présence d’articles législatifs troublants : l’utilisation de semences génétiquement modifiées est encouragée afin d’augmenter la résistance des espèces végétales aux conditions climatiques québécoises. Le projet de loi joue-t-il insoucieusement avec la santé de la population ? C’est un pari collectif et intergénérationnel que les citoyens et les citoyennes devront endosser si la députation donne son aval à la ministre Mankour. x