Autosuffisance ou souveraineté alimentaire ?

Par Catherine Maertens, Responsable de dossier

La ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec s’attaque à un enjeu de taille en présentant un projet de loi qui donnerait aux Québécois et aux Québécoises les moyens de n’atteindre rien de moins que l’autosuffisance alimentaire. Ambitieux, utopique, révolutionnaire, me direz-vous ? Là est le défi de la ministre Mankour: convaincre la députation que ce changement radical de la politique économique et agricole du Québec est nécessaire à sa pérennité, voire à son émancipation.

Sécurité, autosuffisance et souveraineté alimentaires

Je décèle trois concepts phares dans le projet de loi qui méritent d’être approfondis. Les deux premiers, soit la sécurité et l’autosuffisance alimentaires, sont explicitement détaillés par le législateur, mais doivent être replacés dans le contexte international afin de saisir leur portée. Quoiqu’absent du cadre législatif, le troisième concept, soit la souveraineté alimentaire, se rapproche davantage, selon moi, de la volonté ministérielle au coeur du projet de loi. Je m’explique.

La sécurité alimentaire fait référence à l’accessibilité physique comme économique de l’ensemble d’une population donnée à une nourriture en quantité suffisante, saine et nutritive. Souvent mobilisée dans une perspective quantitative plutôt que qualitative, la notion de sécurité alimentaire priorise l’analyse des flux économiques des denrées alimentaires, sans chercher à comprendre les causes structurelles à l’origine de la faim. C’est donc sous l’égide de la sécurité alimentaire que les multinationales cherchent à justifier la nécessité de produire davantage en s’appropriant toujours plus de terres et de ressources.

L’autosuffisance alimentaire se comprend comme la capacité d’un État à couvrir les besoins alimentaires de la population résidant sur son territoire exclusivement par sa production agricole nationale. L’innovation nutritionnelle, environnementale et technologique sur laquelle mise le projet de loi s’inscrit en conformité avec la volonté d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Toutefois, cette notion n’arrive pas à résumer l’ampleur de la réforme agricole qui sera proposée en Chambre.

La souveraineté alimentaire représente le droit fondamental des peuples de définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires. L’État est responsable de concevoir un cadre législatif en mesure de soutenir une production alimentaire locale, durable et écoresponsable. Lacréation de circuits alimentaires courts réduit les intermédiaires entre les producteur.e.s et les consommateur.trice.s, permettant de rémunérer à sa juste valeur le travail de tous les acteurs de la chaîne de production. En achetant des « aliments du Québec », les citoyen.ne.s pourraient avoir la certitude que la nourriture qui se retrouve dans leur assiette correspond aux normes fixées par l’État en matière de respect des conditions de travail décentes et de la biodiversité.

Embrasser la souveraineté alimentaire c’est oser défier la logique libre-échangiste et expansionniste qui domine l’industrie agroalimentaire afin de rétablir un lien sain entre ce que nous mangeons et ce que nous sommes.

C’est en ce sens que se traduit, à mon humble avis, l’intention de la ministre Mankour. Reste à voir si le projet de loi présenté prochainement à la députation aura les moyens de ses ambitions.

Activisme et souveraineté alimentaire

C’est au Sommet mondial de l’alimentation de 1996 que le concept de souveraineté alimentaire fut discuté pour la première fois sur la scène internationale. Plusieurs acteurs de la société civile, tels que la Via Campesina, regroupant des travailleur.es agricoles, des pêcheur.es et des petits producteur.trices paysans et autochtones, ont dénoncé les conséquences de la mondialisation de l’industrie agroalimentaire sur leur qualité de vie et sur l’économie de leurs communautés.

Un réseau semblable a été créé en sol québécois lorsque 42 groupes communautaires ont rédigé la Déclaration de Montréal pour un contrat social renouvelé sur la base de la souveraineté alimentaire (2007). Ils ont déposé le document à la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire québécois, qui l’avait consulté avant de produire le Rapport Pronovost. Suite au peu de retombées du Rapport et au manque d’audace du gouvernement, le mouvement s’est fait plus discret au cours des dernières années.

Ainsi, la souveraineté alimentaire semble être un idéal social, environnemental, voire moral. Mais concrètement, à quoi devons-nous renoncer, individuellement et collectivement, pour nous en approcher ? Est-ce même dans l’ordre du possible ?

« Reality check »

Selon l’Union des producteurs agricoles (UPA), le tiers des aliments consommés proviennent des fermes d’ici, tandis que 53 % des achats alimentaires découlent des activités des producteurs ou des transformateurs locaux. La direction de la recherche et des politiques agricoles de l’UPA a estimé en 2010 que le degré d’autonomie alimentaire du Québec se situe autour de 33 % : l’autosuffisance alimentaire semble donc encore lointaine.

La dernière édition du bottin statistique de l’alimentation révèle que les importations bioalimentaires du Québec s’élevaient à 6.6 milliards de dollars en 2014. Le projet de loi propose de les couper, notamment par le biais de taxes douanières incroyablement élevées. Les principaux aliments qui disparaîtront de nos épiceries sont les boissons alcoolisées, les fruits, les légumes, le cacao, le café, le thé, les épices, le sucre et les produits marins représentant 72 % de la valeur des importations bioalimentaires.

Même si le projet de loi prévoit des investissements dans le domaine de la recherche pour reproduire en serres ce que nous importons actuellement, il va sans dire que les habitudes alimentaires des Québécois.es seront bouleversées. La variété de notre régime alimentaire sera inévitablement réduite. Il est logique de supposer que les restaurateur.trice.s et l’industrie du tourisme en souffriront également. Pensez-y: c’est le dynamisme économique du Québec en entier qui sera affecté. Si la tendance se maintient, nous nous priverions de 7 milliards de dollars de revenus annuels issus des exportations alimentaires (toujours selon le bottin statistique 2015).

La qualité de nos relations internationales, souvent consolidées par les accords commerciaux, serait ébranlée. Nos voisins américains seraient d’ailleurs les premiers à ressentir les conséquences économiques de cette politique. Si nous tentons de rester cohérents avec le principe du projet de loi qui préconise la création de circuits alimentaires courts ; comment justifier le maintien des échanges commerciaux avec les provinces de l’Ouest canadien qui sont beaucoup plus éloignées que certains États américains comme le Vermont ? Sanctions économiques, isolement diplomatique, répression militaire : qui sait ce que réservent les gouvernements étrangers à un pays qui se retire brusquement et unilatéralement des accords commerciaux pourtant régis par le droit international ?

Les Québécois et les Québécoises ont tout à gagner en misant sur la souveraineté alimentaire, mais également tout à perdre si ce projet de loi, pour le moins audacieux, est adopté. Le débat en Chambre risque d’être mouvementé, mais ô combien intéressant ! x