par Mikhaëlle Bernard, Responsable de dossier

Mikhaëlle Bernard : Pouvez-vous résumer en quelques phrases la situation de la gestion de l’eau au Québec?

Pierrick Rouat : En ce moment au Québec, il y a une redevance microscopique sur la consommation industrielle pour certaines compagnies et entreprises, mais aucune redevance n’est applicable sur la consommation résidentielle des citoyens. Néanmoins, il y a tous les autres taxes et coûts (distribution, etc.) Cela fait des années qu’il y a des campagnes de sensibilisation concernant l’eau, mais nos comportements n’ont pas changé. Notre consommation d’eau au Québec continue d’augmenter. On est à 800 l/p/j lorsqu’on considère les industries. La consommation résidentielle à elle seule est d’environ 440 l/p/j. C’est énorme. Il est donc temps de passer à un niveau supérieur de sensibilisation et c’est en partie ce que mon projet cherche à intégrer.

MB : Pouvez-vous me résumer ce projet en une phrase ?

PR : Économiser l’eau pour la partager.

MB : Pourquoi avoir choisi un projet de loi sur la gestion responsable de l’eau douce au Québec?

PR : Il y a deux raisons essentielles. La première c’est qu’on est parmi les plus grands consommateurs d’eau au monde. Je dirais même que le Québec est un des plus grands gaspilleurs d’eau en fait. On consomme jusqu’à 20 % plus que le reste du Canada et jusqu’au double de l’Europe. Cette comparaison est sans parler de la moyenne mondiale. Une des raisons qui peut expliquer notre surconsommation est l’impression d’abondance, c’est-à-dire le caractère infini de la ressource. Cette impression d’abondance a créé la gratuité de la ressource et autant les citoyens, les restaurateurs, les industries et les commerçants ont cette impression d’abondance. La deuxième raison est reliée à une perspective un peu plus avant-gardiste où l’eau devient un enjeu stratégique.  La banque mondiale et l’ONU ont toutes deux réalisé des études qui prédisent que l’eau sera, avant le pétrole, la première ressource susceptible de causer des guerres et des conflits dans notre siècle.

MB : Le projet a-t-il évolué avec le temps?

PR : Oui. J’avais introduit dans une version antérieure des choses assez extrêmes. Par exemple, quand l’on dépassait le seuil jugé abusif, l’eau était coupée totalement. Cependant dans la version actuelle, s’il a abus, l’eau est coupée jusqu’au seuil de nécessité, c’est-à-dire ce dont les gens ont besoin minimalement pour vivre. Un autre aspect qui a changé c’est que dans l’ancienne version, le label éco-responsable donnait droit à un accès à l’eau prioritaire pour les consommateurs exemplaires. Cette idée a été enlevée par la suite.

MB : Qu’est-ce qui vous a amené à choisir cette problématique de l’eau (intérêt général ou expérience personnelle)?

PR : Je m’intéresse à cette problématique depuis toujours.  Au secondaire, si j’avais des exposés à faire, je choisissais le thème de l’eau. Quand j’étais jeune, j’allais dans la forêt et je trouvais l’eau magique. De plus, lorsque j’ai passé un mois et demi à Haïti, j’ai pu vraiment expérimenter ce que cela voulait dire d’avoir de l’eau en dessous du seuil de nécessité. Quand je suis revenu chez moi, j’étais donc encore plus scandalisé qu’avant.

Un autre facteur qui a vraiment joué c’est que la moitié de ma famille est européenne et quand j’allais visiter mes grands-parents en Europe, je me rappelle qu’on ne pouvait pas tirer la chasse d’eau à chaque fois. On ne pouvait pas non plus se laver dans un bain. Il faut comprendre que la Belgique est le deuxième pays dans le monde où l’eau est la plus chère en fonction des méthodes de calculs, le premier pays étant l’Allemagne. Je me suis toujours demandé si le fait que l’eau coûtait cher en Belgique avait un lien avec le fait de faire attention à notre consommation en eau. La conclusion à laquelle je suis arrivé est que c’est dommage, mais oui : le fait de savoir que l’eau est importante ne suffit pas aux gens pour qu’ils en viennent à économiser. Il faut qu’à la fin du mois, ils voient que ça a un avantage dans leur portefeuille d’en utiliser moins. C’est la même idée avec la taxe carbone.

MB :  Le projet de loi est audacieux et novateur. Quels éléments sont les plus litigieux selon vous?

PR : Je crois que si demain mon projet était mis sous forme de réelle loi, la plupart des gens diraient que c’est une taxe en plus de la taxe actuelle. Je crois que les questions qui vont revenir le plus tourneront autour de la tarification. Les gens vont se demander si la tarification est la meilleure solution. Ce qui va aussi choquer c’est la partie exportation de mon projet. Les gens, quand ils entendent « exportation de l’eau », ils ont les poils qui frisent. Cela va choquer surtout parce que moi je ne l’exporte pas, je la donne.

MB : Qu’est-il important de comprendre de votre projet?

Mon projet ne cherche pas à concevoir l’eau seulement comme un bien commun. Il faut comprendre que la purification et traitement de l’eau restent des services publics pour lesquels il y a les taxes en place. Ces taxes sont par contre peu élevées. Ce que le projet de loi fait, c’est qu’il attribue une valeur à l’eau en plus de tout cela. Pour la plupart des gens, l’accès à l’eau est un service public, mais pour moi un service public c’est la purification, les tuyaux qui vont dans l’eau et la distribution, etc., mais le simple fait d’utiliser de l’eau c’est dommage, mais il faut lui donner une valeur pour la protéger.

Au niveau de l’exportation, ce que je veux faire c’est que les économies d’eau amassées par les industries et les habitants vont être disponibles pour exportation. Si personne ne vient prendre cette eau, elle reste dans la réserve et peut être donnée aux communautés du Nord par exemple ou encore être gardée en cas de catastrophe. Cette même eau reste cependant disponible pour exportation ce qui veut dire que les pays dans le besoin peuvent venir prendre cette eau.