par René Le Bertre, Rédacteur-chef adjoint

René Le Bertre : Votre projet de loi propose de renverser le modèle de société actuel, pour le remplacer par un autre, radicalement opposé. Comment comptez-vous proposer aux députés un tel changement de mentalités? Que répondez-vous à ceux qui vont immanquablement vous taxer d’irréalisme? 

Gabriel Laurence-Brook : Tout d’abord, le changement proposé est nécessaire. Il est nécessaire que nous adoptions un système économique et social durable, il en va de la survie de notre civilisation. Le système actuel n’est pas durable parce qu’il vise la croissance infinie dans un monde fini. Autrement dit, notre système – le capitalisme – ne conçoit aucune limite à la taille possible de l’économie, alors que la Terre, qui soutient cette économie, est limitée de toutes sortes de façons.

Aujourd’hui l’irréalisme a changé de camp. Ce sont ceux qui cherchent à conserver le système actuel qui sont utopistes : ils occultent le fait que la croissance exponentielle et illimitée de l’économie nous mène tout droit vers le gouffre. Vers l’effondrement de l’économie et de la civilisation comme nous la connaissons, d’ici la fin du siècle si rien n’est fait. C’est ça la réalité, et le réalisme consiste à faire quelque chose pour éviter la catastrophe.

Pourtant, il ne suffit que de se poser quelques questions pour constater qu’il serait également souhaitable de changer de système. À quoi sert la croissance? Voulons-nous vraiment passer nos vies à travailler pour amasser des biens, ad vitam aeternam? Le bonheur se trouve-t-il vraiment dans la consommation? Notre niveau de confort occidental n’est-il pas déjà largement suffisant à notre épanouissement et à notre poursuite du bonheur? 

Je crois que plusieurs d’entre nous sentent déjà que le système actuel ne répond pas réellement à nos aspirations. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui fait que nous soyons enclins à payer des centaines de dollars pour aller s’asseoir des heures dans une chambre de façon complètement improductive, au sens où notre système l’entend? N’est-ce pas parce que le vrai bonheur – la bonne vie! – se trouve ailleurs que dans le consumérisme effréné et le productivisme aliénant?

RLB : Pouvez-vous expliquer le lien que fait votre projet entre le revenu inconditionnel d’existence et le développement durable? 

GLB : Le seul «développement» qui soit véritablement durable consiste à diminuer l’impact environnemental – l’empreinte écologique – de notre économie. Cela implique d’extraire moins, de produire moins, de consommer moins et de rejeter moins. De décroître, bref.

Pour renverser la roue de l’économie insoutenable, la diminution du travail agit comme un levier. Moins les gens travaillent, moins ils produisent, moins ils consomment et moins ils polluent.

Et pour diminuer le travail, pas besoin de mesure coercitive. Il n’y qu’à abolir, de façon tout à fait libérale, ce qu’on appelle en novlangue «l’incitatif au travail», ou plus concrètement «le chômage» : si tu ne travailles pas, tu ne peux pas subvenir à tes besoins et tu crèves – ou tu vis dans la misère si tu as le bonheur d’avoir un État-providence qui a le BS. Le capitalisme a toujours fonctionné et fonctionne toujours grâce au chômage : c’est ce qui pousse tout un chacun à vendre son travail au plus offrant sur le «marché» du travail.

Le Revenu inconditionnel d’existence vient abolir complètement l’incitatif au travail – et la pauvreté par le fait même! Au contraire, les gens seront dorénavant encouragés à travailler moins pour vivre mieux – d’aucuns appelleraient cela la pleine et entière liberté!  La somme de tous les choix des individus qui décideront de moins travailler produira au niveau macroéconomique l’effet voulu, soit la diminution de l’empreinte écologique collective. C’est la main invisible appliquée à la décroissance.

RLB : Pensez-vous qu’un projet de loi aussi vaste, voire même aussi dispersé, puisse être bien assimilé par les députés? Par exemple, un député peut être tout à fait convaincu par la nécessité du revenu inconditionnel d’existence, mais très circonspect quand à la taxation de l’empreinte écologique individuelle. Pourra-t-on dire qu’il a bien compris votre projet? Quel vote lui conseillez-vous? 

GLB : Nous vivons effectivement dans un monde complexe, où la solution à un problème aussi large que la non-durabilité d’un système entier risque de devoir englober plusieurs aspects de notre mode de vie.

Pourtant, je crois que le principe du projet est relativement simple : il s’agit d’instaurer un revenu d’existence financé par un impôt progressif sur l’empreinte écologique, le tout dans le but d’inciter les gens à travailler moins pour vivre mieux et ainsi diminuer l’impact environnemental global de notre économie.

La seule chose que je puisse assurer aux députés, c’est que le projet aura la meilleure cohérence interne possible. Je crois que le financement du revenu d’existence par des mesures d’écofiscalité est tout à fait cohérente avec le but de mon projet. N’empêche, je suis tout à fait conscient qu’il y a un grand pas à franchir avant de convaincre toute la députation de voter en faveur de la décroissance soutenable. C’est un beau risque que je suis prêt à prendre. Après tout, il en va de la survie de l’Humanité… Haha!