Quel avenir pour la santé ?

Par Léonardo Torosian, Responsable de dossier

Les systèmes de santé autour du monde sont basés sur le modèle appelé “curatif”. Le système curatif est basé sur «l’hospitalo-centrisme» et le verticalisme en santé. Tout est structuré autour de l’hôpital ainsi qu’autour des médecins, pourvu.e.s de tous les savoirs qui règnent au sommet de la pyramide. Les hôpitaux, eux, sont bâtis sur le modèle de l’hospitalisme. Tout se concentre autour des cliniques, et maintenant aussi des super-hôpitaux, qui s’occupent de l’urgentologie, des soins à court, moyen et long terme, et parfois même des soins palliatifs, ainsi que de la recherche scientifique et universitaire. Même si les hôpitaux grouillent de vie, ils sont souvent mal adaptés aux besoins réels de la population. Le projet de loi sur la santé durable du Ministre Pier-Luc Turcotte vise à recadrer les services offerts par le gouvernement pour cibler la prévention au lieu de s’attaquer exclusivement à la guérison, quand il est déjà trop tard pour bien d’entre nous.

Les hôpitaux aujourd’hui fournissent presque tous des services de soins de santé, mais il est alarmant de constater à quel point les services de prévention sont manquants ou sont sévèrement sous-financés. Nous avons tendance à penser que tout doit passer par les médecins spécialistes, que plusieur.e.s accusent ensuite d’être surpayé.e.s, quand ce qu’il manque, ce sont des accompagnatrices et des accompagnateurs, ainsi que des référent.e.s. Nous mettons le suivi protocolaire entre médecin et patient.e sur un piédestal, tandis que les patient.e.s demandent plus que jamais un suivi personnalisé. Le projet de loi suffira-t-il pour passer d’un hospitalo-centrisme à un système qui permet un suivi en temps réel ainsi qu’un suivi à distance ? Le développement de nos systèmes curatifs a mené à une structure rigide et une architecture administrative verticale, quand la tendance est à l’horizontalisation des services. En effet la notion de management transversal fleurit parmi les entreprises et les administrations.

Gardant tout cela en mémoire, que propose donc exactement le porteur du projet ? Plus on s’intéresse au projet de loi, plus on s’étonne. Celui-ci reconnaît le droit de tout résident et de toute résidente à un accès équitable à une « santé durable ». La définition de « santé durable », comme énoncée par le porteur, ne se limite pas à la simple absence de maladies, mais englobe la capacité d’une personne de s’épanouir physiquement et mentalement tout au long de sa vie. La réforme couvrirait gratuitement une pléiade de services qui sont aujourd’hui inaccessibles pour une grande partie des résident.e.s, comme des psychologues, des ergothérapeutes, des nutritionnistes et des travailleur.euse.s sociaux. Dans la mesure où ce projet veut régler les problèmes de santé avant qu’ils n’apparaissent, c’est indiscutablement une bonne idée qui sauve des vies. De plus, la nouvellement créée Régie de l’assurance-santé durable du Québec offrirait des services gratuits pour toute condition environnementale, héréditaire, accidentelle ou urgente. Le porteur se réfère ici, pour ne citer que quelques exemples, aux accidents de la route, les accidents de travail ou aux crises cardiaques. Toutefois, il faudra remarquer qu’il y a bien des conditions qui tombent entre le lit et la table de nuit. Le porteur devra se demander comment gérer des maladies comme le cancer, qui ne sont parfois ni des conditions urgentes, ni totalement attribuables à des facteurs héréditaires, ni causées par l’environnement.

Les Québécois et les Québécoises seraient dans l’obligation d’utiliser les services de prévention pour rester couverts par le nouveau programme. Il est légitime de se demander ce qui se passera lorsque, conformément à la réforme, une patiente ou un patient se rendra compte que comme un service préventif dans le passé aurait permis d’éviter sa maladie, l’agent.e de prévention lui a retiré son accès gratuit aux services médicaux. Dans ce cas, cette personne devra payer la facture des soins médicaux qu’elle ou il a reçus.

Le nouveau système d’intervention paramédicale d’urgence et les coalitions communautaires de santé durable, instances qui seraient mises en place avec l’adoption du projet, sont sûrement des façons de désentraver le système de santé présentement embouteillé en instaurant des unités mobiles de soins avancés et en coordonnant localement les services préventifs, ayant l’avantage de désengorger le système et de prévenir les admissions évitables dans les hôpitaux.

La santé ne serait-elle plus universelle ?

Une question morale s’impose : comment peut-on réconcilier le désir de fournir une couverture médicale complète et universelle, qui guérit et surtout qui sait pardonner les comportements néfastes, et le désir d’accentuer et de promouvoir la santé durable et préventive ? Comment le porteur peut-il restreindre l’accès aux services médicaux et hospitaliers sans brimer la Loi canadienne sur la santé ? Celle-ci a été renforcée par les accords qui ont mené à la mise sur pied du régime d’assurance-maladie du Québec en 1970, qui garantissent l’universalité des soins. La Loi canadienne sur la santé énonce cinq principes qui doivent être respectés par les provinces : la gestion doit rester publique, les services en santé doivent couvrir l’intégralité de la demande, les services doivent être accessibles, doivent être transférables entre provinces et doivent êtres universels. La réforme du porteur respecte ou bonifie les quatre premiers principes, mais le dernier principe est ignoré. Est-il moral de refuser un traitement, ou de facturer une somme qu’un patient ou qu’une patiente ne pourra pas payer ? Selon la réforme proposée, une personne souffrant d’un cancer aux poumons après avoir fumé pendant de longues années devra payer ses propres traitements. Considérant que le coût moyen des médicaments pour traiter le cancer se situe entre 10 000 $ et 30 000 $ par mois selon l’American Society of Clinical Oncology (ASCO), qui d’entre nous, pourrait se permettre telle dépense si cette réforme nous privait du droit, jusqu’aujourd’hui inaliénable et universel, d’être soigné.e ?

Bref, le projet de loi vise à moderniser et à rendre le système de santé québécois plus performant en désengorgeant les hôpitaux et en s’attaquant en amont aux habitudes et aux comportements des gens. La devise du porteur est sûrement « mieux vaut prévenir que guérir » ; c’est maintenant la tâche de la députation de déterminer à quel point l’accès aux services hospitaliers pourra être restreint pour pousser les gens à adopter de saines habitudes de vie. x