par Miriam Sibh, Responsable de dossier

Miriam Sibh : Comment l’idée d’une telle révolution au sein de l’éducation au Québec t’est-elle venue, comment a-t-elle évolué ?

Africa Sheppard : L’idée de traiter d’éducation me trottait dans la tête depuis quelques temps. Je pense que mon inspiration réside principalement dans mon parcours scolaire atypique. Jusqu’à l’âge de neuf ans, j’ai été éduquée à la maison par mes parents. Je ne suivais pas de curriculum formel, je lisais énormément et je participais à une multitude d’activités parascolaires. Je suis arrivée à l’école excitée, curieuse et, malgré quelques connaissances manquantes, plus outillée que mes camarades de classe.

Ce que l’éducation à domicile m’a démontré c’est que l’éducation n’a pas besoin de suivre le moule que nous lui avons donné jusqu’à maintenant. Il y a plusieurs manières d’arriver aux fins d’éduquer la population hormis celles acceptées traditionnellement. Par exemple, jouer à des jeux, apprendre à jouer un instrument, faire de la danse, pratiquer un sport, lire un livre pour le plaisir, etc. peuvent tous permettre d’apprendre autant sinon plus que de s’asseoir dans une salle de classe et suivre un cours magistral pendant des heures d’affilée. Le moule d’éducation de masse que nous suivons présentement est tueur de motivation, de créativité et de curiosité. L’Éducation, avec un grand É, pourrait et devrait offrir tellement plus à notre jeunesse qu’il ne le fait actuellement. Les élèves brillants pourraient être stimulés et encouragés à se développer davantage, les élèves moyens pourraient ne pas haïr l’école et retrouver une motivation d’apprendre, et les élèves faibles/difficiles pourraient se faire aider mieux. Cela pourrait aussi aider les professeurs exaspérés et épuisés par l’état actuel des choses.

Un autre axe d’inspiration est les inégalités croissantes dans la société d’aujourd’hui. Il y a bien sûr plusieurs facteurs contribuant aux inégalités sociales, et je ne peux pas tous m’y attaquer, mais je crois que l’éducation a un grand rôle à jouer à cet égard. Ce n’était pas mon inspiration initiale formelle, mais je crois que j’en étais néanmoins inspirée, quoique inconsciemment, depuis le début. J’ai en effet une préoccupation grandissante des inégalités auxquelles je suis confrontée au quotidien et une conscience accrue de la chance que j’ai d’avoir bénéficié de l’éducation et des opportunités que j’ai eus, et d’avoir grandi dans un milieu social privilégié et éduqué. J’ai travaillé fort toute ma vie me rendre où je suis, mais j’ai tout de même commencé loin devant la majorité de la population de par mon lieu de naissance, mon quartier, mes parents, mon milieu social, etc. C’est après ma première mouture qu’on m’a indiqué que je semblais tenter de rendre le système plus égalitaire et réduire les inégalités. Malgré que je n’y avais pas réfléchi ou énoncé formellement dans ces termes, les mesures que j’avais préconisées pouvaient en effet tendre vers cela et cela cadrait très bien avec mes motivations ; j’ai donc décidé de poursuivre dans cette voie. Je veux que les enfants doués et brillants aient la chance de réussir, quel que soit leur milieu de naissance et qu’on mette les outils à leur disposition pour y parvenir. Pareillement pour les élèves moyens et les faibles. Il y a tant d’enfants qui ne pourront jamais remplir leur plein potentiel en vertu de facteurs socio-économiques hors de leur contrôle. J’espère donner à ces gens des mesures qui leur permettront de se retrouver un peu plus sur un pied d’égalité avec les plus fortunés. Cela est tragique pour eux personnellement, mais aussi pour notre société qui se passe de ces talents. Une population plus éduquée est au bénéfice de tous.

MS : Quelles critiques t’attends-tu à ce que ton projet reçoive ?Quels éléments seraient plus à même de semer la controverse? 

AS : Je travaille fort à rendre le projet polémique! Je crois que l’abolition du financement des écoles privées, l’abolition de curriculum et d’évaluations traditionnels, la réduction d’heures de cours et la mise en place d’activités parascolaires obligatoires et l’obligation de participation accrue des parents seront controversés. Il y a aussi la quantité de ressources humaines et financières requises qui risque d’être invoquée, mais comme on vit dans le monde magique du PJQ, j’espère qu’on ne s’y attardera pas trop (peut-être que je rêve en couleur!).

MS : Serait-il possible de savoir si quelque chose/ politique existante, etc, t’a inspirée ? 

AS : C’est plutôt un mélange de plusieurs sources. Un peu des pays scandinaves, un peu des conversations personnelles avec des enseignants au Québec, au Royaume-Uni et en France, un peu de ma propre expérience comme enfant éduquée à la maison et ensuite dans le système privé, et un peu de ce que j’ai vu à l’étranger.

MS : Pourquoi cet angle précis, quant aux changements voulus au sein du système d’éducation au Québec ? 

AS : Le système actuel, en tentant d’appliquer les mêmes méthodes à tous, ne favorise pas la réussite de la majorité des élèves. Il fonctionne bien pour une minorité d’élèves qui apprennent bien de la façon préconisée présentement, mais même ceux-ci pourrait apprendre plus et mieux et développer une soif d’apprendre leur servant pour le reste de leur vie. La plupart des autres élèves, malgré qu’ils apprennent quelque chose, ne sont pas avantagés par le système et pourraient apprendre tellement davantage. En visant la réussite d’examens standards à tout prix, on n’encourage pas la pensée créative ou critique ou l’exploration intellectuelle et on ne fait pas de place à l’erreur. Je crois qu’on a perdu de vu les besoins de l’élève au profit d’une standardisation. Je tente donc de replacer l’élève et ses besoins au centre de la démarche éducationnelle et favoriser une approche plus créative et flexible qui ira chercher et motiver le plus grand nombre d’élèves possibles par plusieurs méthodes (ex. méthodes d’apprentissages, curriculums personnalisés, davantage d’activités parascolaires, etc.)

Afin d’adresser les inégalités des chances, je change les méthodes de financement des écoles (il n’y a plus d’écoles privées) et j’incite à une redistribution de la richesse : un parent peut vouloir investir dans l’école de son enfant, mais ce faisant, il investit aussi dans les écoles défavorisées. J’encourage l’accès aux parascolaires, qui permettent d’apprendre différemment et de s’outiller pour le marché du travail/les études supérieures plus tard, en défrayant une bonne partie des coûts (ce point n’est pas encore finalisé 😉 . Je veux impliquer les parents et la communauté davantage dans l’éducation des enfants car je crois que des parents impliqués sont d’une importance capitale.